01 septembre 2007

Numismatique et cinéma (1) : Les visiteurs

J'attaque une série de billets, qui seront certainement encore plus irréguliers que les catégories déjà existantes, sur l'apparition (le plus souvent brève) de monnaies médiévales dans les films, et éventuellement dessins animés.
Je reconnais que ça fait peu sérieux, d'autant que les films eux-mêmes ne prétendent pas toujours être fidèles à quelque réalité que ce fût, mais ça me paraissait intéressant de musarder à droite à gauche.
Dans la même veine, il faudra faire quelque chose sur les monnaies dans la peinture.
Entre peinture et cinéma, j'avais par exemple noté l'hiver dernier que les affiches pour la pièce de théâtre L'Avare de Molière, avec Michel Bouquet (Théâtre de l'Avant-Scène à Colombes), montrait des mains d'où tombaient des pièces d'or sur lesquelles on pouvait lire (de près, sur les très grosses affiches) la date 1735.


Mais Les Visiteurs correspondent plus à mon époque de prédilection, et c'est pourquoi je m'y attarde un peu plus, et je trouve regrettable que peu de spectateurs (je suppose) aient bondi lorsque Jean Reno jette à l'attention de Christian Clavier, une poignée de "louis d'or".
[J'implore l'indulgence : je suis pour le moment nul dans le traitement des vidéos, et incapable de faire des extractions de scène que j'aurais pu montrer ici.

Scène dans la maison de Valérie Lemercier.
00:50:20, à table :
Godefroy de Montmirail, à Béatrice de Montmirail : "Ce maroufle va vous rendre le château contre écus sonnants et trébuchants. "
00:54:25, pendant l'inondation dans le salon.
Godefroy de Montmirail, à Jacques-Henri Jacquart: "Un instant, le drôle, j'ai un marché à te proposer. Je te rachète le château. Prends ça, vilain, ce n'est qu'un maigre acompte."
[...]
Jacquart : Mon château n'est pas à vendre, Monsieur le comte. Je l'ai, je le garde.
Jean-Pierre : Mais ce sont des louis d'or anciens !
Godefroy : j'en ai dix coffres et cinq coffrets de pierreries, alors ce n'est pas ce gueux enrichi qui m'empêchera de l'acheter.

Je rappelle que Godefroy vit à l'époque de Louis VI, qui règne de 1108 à 1137, et que les premières monnaies d'or datent de Saint Louis, de manière plutôt symbolique, vers 1266 : les écus d'or.
Les premiers louis d'or datent du XVIIe siècle. Bien sûr, le dentiste Jean-Pierre, mari de Béatrice de Montmirail, n'est pas censé savoir cela. Il confond tout de même des pièces de mauvais argent avec des pièces d'or.
Ce qui est rassurant, et corrige l'ensemble, c'est que Jean Reno lance ces pièces dans l'escalier avec une grande négligence. Il est clair que les seules pièces de l'époque, les deniers, n'avaient pas grande valeur et qu'un comte pouvait se permettre d'en balancer quelques unes avec indifférence. Il est clair également qu'elles ne pouvaient suffire à acheter un château...
Godefroy, lui, ne parle nullement de pièces d'or. La seule expression qu'il utilise, c'est "écus sonnants et trébuchants", elle aussi anachronique tout de même.
Mais de quels deniers pouvait-il bien s'agir alors ?
Godefroy est comte de Montmirail, Apremont et Papincourt. Il existe deux Montmirail (Sarthe et Marne), un Apremont (Savoie) et aucun Papincourt (je suis allé m'en assurer dans l'Orbis Latinus). Si on s'en tient au domaine royal de l'époque, c'est à dire à la sphère d'exercice réel du pouvoir royal, domaine centré sur l'Orléanais et l'Ile-de-France, il est plus probable qu'il s'agisse du Montmirail de la Sarthe. Une rencontre entre le roi de France et la reine anglaise est plus probable vers l'ouest qu'en Champagne (Henri Ier Beauclerc, qui a hérité du royaume d'Angleterre à la mort de son père Guillaume le Conquérant, a également récupéré le duché de Normandie depuis 1106).
Les deniers de Godefroy pourraient donc être les deniers mansois.
Précisons encore un détail du film, qui confine à l'authenticité : parmi les pièces qui se répandent sur la table, et que l'on aperçois très furtivement (54'32''), on en distingue plusieurs variétés. C'est là une précision tout à fait réaliste puisque à l'époque plusieurs dizaines de seigneurs, laïques ou ecclésiastiques, possédaient leur propre atelier et leur propre monnaie.

Avec ces pièces anciennes, Godefroy peut-il racheter le château de Montmirail ?
Il est vrai que les deniers médiévaux ont leur réseau de collectionneurs et d'acquéreurs potentiels. Néanmoins des deniers du début du XIIe siècle, qui contiennent environ 50% d'argent, et qui sont rarement en bon état (oxydés, d'une frappe peu nette, et à l'esthétique rarement appréciée à sa juste valeur par nos contemporains du fait de la dégénérescence des types du XIIe au XIIIe siècle) ne peuvent définitivement pas valoir un château du XVIIIe siècle aménagé en hôtel (autour d'un million d'euros).
Au moment où je rédige ce billet, je vois passer sur eBay un denier du comte du Maine du XIe siècle avec une mise à prix de 50 €. Comme par la suite le pourcentage de métal précieux diminue encore, il est assuré que la valeur marchande actuelle de deniers ultérieurs ne saurait être plus élevée.
Si l'on admet, au mieux, qu'un denier mansois en très bon état (et ceux de Godefroy doivent être en bien meilleur état que ceux trouvés habituellement sur le marché) peut être vendu 200 euros au mieux, il faut 5000 deniers pour acheter une demeure d'un million d'euros.
Ces deniers pesant 1,2 g environ, il faudrait plus de 6 kg de pièces pour l'acheter, et un certain temps pour les revendre ensuite (sans faire s'effondrer le cours des deniers sur le marché...). Certes, avec 10 coffres de pièces et 5 de pierreries, Le Hardi aurait fini par tout payer. Mais comment les faire parvenir à Jacquart...

Conclusion : Henri Jacquart a bien raison de ne pas se satisfaire de cet "accompte".

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