24 février 2007

Les types mérovingiens

En train de reprendre sérieusement ma thèse sur l'iconographie numismatique à l'époque féodale, me voici à devoir retracer rapidement la typologie à l'époque antérieure.
Comme quoi, tous les "spécialistes" ont de terribles ornières : j'ai beau me considérer un peu comme un numismate, je me débat très mal dans l'époque mérovingienne (j'ai une excuse : peu d'historiens, après tout, la connaissent et s'y intéressent réellement).
Voici donc tout ce que j'arrive à faire pour le moment...

L’époque mérovingienne est en dehors de l’étude, centrée sur l’époque féodale. Elle ne peut être donc qu’effleurée1. Elle nous intéresse surtout ici pour disposer du contexte de mise en place du monnayage carolingien.

Contexte général

Lorsque les « Barbares » pénètrent dans l’Empire romain pour y rester en grand nombre, au début du ve siècle, ils entreprennent de se faire reconnaître comme les fonctionnaires romains officiels par l’empereur et d’obtenir des titres administratifs et politiques 2. Ils perpétuent la frappe romaine, fondée sur des monnaies d’or (solidus, puis surtout tremissis, tiers du premier), d’argent et de métal vil. Ils préservent d’abord intacts les types et les légendes impériaux, avant d’introduire discrètement leur monogramme puis leur nom : Thierry Ier (511-534) est le premier à le faire, mais encore assez discrètement.

Le fonctionnement des ateliers monétaires en Gaule à l’époque mérovingienne connaît encore des zones d’ombre pour les historiens ; les liens entre monétaires et pouvoir politique sont parfois mal définis. Mais la continuité typologique peut se constater assez aisément3. On retrouve des représentations de la Victoire, des figures en pied assises, des bustes de profil entourés du nom d’un empereur. Le style en est hiératique, et souvent, du fait d’une imitation maladroite, schématique. Il n’y a d’abord pas de grènetis ou quelque autre mode de séparation entre le type et la légende, et l’inscription peut n’être pas (ou pas seulement) circulaire. Puis lorsque le grènetis apparaît, il est d’abord employé essentiellement sur le revers des monnaies, pour entourer la croix.

Les premières innovations qui distinguent le monnayage barbare de Gaule de la frappe impériale sont d’abord de nature politique, avec les premières inscriptions des noms de rois locaux au vie siècle, surtout sous Théodebert Ier (534-548)4. La création de nouveaux types n’intervient qu’après. Cela se comprend aisément : l’appropriation d’une monnaie au sein de l’Empire romain doit s’affirmer publiquement de façon graduelle, pour ne pas choquer les pratiques commerciales.

On le voit d’après le témoignage de Procope, dans son traité De bello gothico, dont Maurice Prou cite et traduit un passage :

« Et cependant le roi de Perse, qui a toute liberté pour sa monnaie d’argent, n’oserait imprimer son image sur des pièces d’or ; c’est un droit qui lui est interdit de même qu’à tous les autres rois des Barbares ; chose d’autant plus remarquable qu’il a l’or à discrétion, mais il ne pourrait faire accepter cette monnaie par les peuples avec lesquels ses sujet font le commerce, quand bien même ces peuples seraient étrangers à l’empire romain. Ce que les Perses n’auraient osé faire, les Francs y ont réussi en Gaule. »5

Pour l’étude des types, cette modification graduelle apporte deux remarques : d’une part, le type était davantage regardé que la légende par les utilisateurs de la monnaie, car sans cela Théodebert (534-548) aurait changé à la fois le type et la légende, ou alors aurait conservé intacte l’intégrité des faces ; d’autre part, les inscriptions n’en étaient pas moins importantes et porteuses d’une signification considérable.

Joachim Lelewel s’efforce de retracer les différentes périodes d’évolution des types. Vers 540 apparaît la première mention d’un roi barbare. Toutefois jusque vers 560, les types sont exclusivement romains, et c’est ensuite seulement que l’imitation devient moins timide, et que certains types nouveaux sont introduits. Vers la fin du vie siècle apparaissent le type massaliote de Maurice ; de la croix haute ; du calice ; du chrisme ; de l’ostensoir ; de têtes de face. La dégénérescence stylistique se poursuit au viie siècle, et de nouveaux types découlent des précédents, certains suite à une déconstruction des traits (les bustes sont de plus en plus informes), ou tendant à une plus grande symétrie : ainsi en est-il de l’émergence de la croix ancrée à partir du chrisme. Dans le courant du viie siècle, la croix ancrée dégénère cependant à son tour, et ce que sont devenus les bustes sont remplacés par les monogrammes des rois locaux. Dans les années 670-680 le denier apparaît et s’impose assez rapidement.

Les types monétaires utilisés pour les monnaies d’argent sont alors la reprise de ceux des pièces d’or. Cette continuité des types entre métaux précieux ne se retrouve plus par la suite : lorsque l’or réapparaît au xiiie siècle, les types des pièces d’or ne sont jamais repris des pièces d’argent, et réciproquement.

Du fait même des modalités de la frappe, de la répartition et du fonctionnement des ateliers sur le territoire, le monnayage à l’époque mérovingienne est caractérisé par une très grande richesse typologique, une forte inventivité qui compense en quelque sorte la maladresse apparente de certaines gravures.

Cette évolution générale n’est pas indépendante naturellement du métal utilisé : l’or essentiellement jusque dans les années 670-680, puis assez brusquement l’argent, avec l’apparition et la propagation rapide du denier.

On retiendra pour notre propos quelques remarques énoncées par Jean Lafaurie : « L’inscription des marques de lieux d’émission sur les monnaies burgondes et franques paraît dater des premières années du vie siècle. Les noms de lieux, plus explicitement suggérés, se trouvent sur les monnaies de Théodebert Ier vers 540 et se précisent encore plus clairement vers 560. Enfin ils sont inscrits en clair vers 570 quand apparaîtra le nom du monétaire sur une des faces de la monnaie. […] La fabrication des monnaies paraît dépendre, dès le vie siècle, d’ateliers collectifs frappant à la demande des lieux dont le nom est inscrit sur une face. Les graveurs confectionnent les coins de plusieurs lieux d’émissions. Ces regroupements typologiques permettent d’établir des aires d’influences de ces graveurs, correspondant vraisemblablement à celles de ces ateliers collectifs. »

On peut donc vraisemblablement en déduire que, pour cette dernière remarque, l’inscription du nom de lieu et du nom d’un personnage ne relève pas d’une émancipation politique affirmée, mais de nécessités de fonctionnement du réseau de la frappe : les monétaires ont besoin de savoir à qui est destinée leur production, et les cités destinataires de connaître leur origine.

Dans ce contexte, une grande diversité de types monétaires est frappée, dont certains sont tout de même plus fréquents que d’autres – ou le deviennet.

Tête

Au moins dans un premier temps, les types monétaires sont largement tributaires de la frappe impériale, à commencer par la figure de profil qui apparaît sur les tremisses. Sur les monnaies de l’époque mérovingienne, la tête royale, généralement pourvue d’un buste, est plus fréquemment de profil droit, comme chez les Romains, chez lesquels un profil tourné du côté gauche ne se rencontre presque jamais.

Sur les monnaies nommément royales comportant un profil, la tête est ceinte à la romaine, d’un diadème (simple ruban) ou d’une bande perlée. Seules les pièces transitionnelles de Théodebert ont des bonnets impériaux perlés.

Sur les pièces des monétaires, les têtes sont souvent diadémées, mais peuvent recevoir d’autres attributs : couronne perlée ; casque.

Croix simple, chrismée, ou ancrée

On trouve des croix sur de très nombreux revers, comme sur les monnaies romaines depuis Théodose II (408-450) et Valentinien III (424-455).

La croix

La croix existe sur les monnaies impériales avant l’époque des invasions. Il s’agit d’une croix haute, ou haussée (posée sur un meuble : degrés, globe). Dès le vie siècle la croix à branches égales apparaît, de façon sporadique d’abord, puis un peu plus régulièrement pendant la seconde moitié du viie siècle, jusqu’à devenir un meuble extrêmement fréquent. Elle est presque systématique sur les deniers (fin viie-viiie siècle) Sa forme est grêle, et l’extrémité est souvent pattée.

Le chrisme

Le chrisme existe lui aussi sur les monnaies romaines. Le premier Franc à le réemployer est Childebert (550-558) à Arles, d’où le type se propage à Vienne, Châlons. Ailleurs, les monétaires croient l’imiter en accrochant R ou P à la tête de la croix (Autun, Arzat, Limoges, Orléans, Angers, …).

A Paris, l’inauguration de ce type par saint Eloi donne naissance à un type entièrement nouveau : le chrisme se déforme en croix associée à la lettre ω, puis en croix ancrée.

L’alpha et l’oméga

A et ω apparaissent sur les monnaies romaines avec le chrisme. La même association se perpétue chez les Francs : Clovis II, Théodebert II, Clotaire II ou III, Dagobert III. Puis A et ω disparaissent ― pour reparaître trois siècles plus tard, au xie siècle, en Ile-de-France, Champagne et Picardie. C’est la lettre ω renversée surmonté d’une pointe vers le haut, associée à la croix haussée, qui est à l’origine de la croix ancrée. Celle-ci, d’abord frappée chez Dagobert et Clovis II par saint Eloi se propage ensuite largement. Seule la Bourgogne conserve le chrisme intégralement.

Calice, ostensoir

Le calice apparaît sur les pièces frappées à Bagnols au nom de Caribert (561-567) par le monétaire Maximin : c’est un calice surmonté d’une croix. Le même type se retrouve sur une pièce anonyme frappée aussi à Bagnols au nom de saint Martin. Il faut rapprocher ces pièces des espèces de Javouls et celles du monétaire Telafius, attribuées à Sigebert. Le calice reparaît chez Dagobert, sur une monnaie à légende GANTOVIANO ; à Luxeuil ; à Nantes, par le monétaire Jean ; à Cahors ; à Amiens. A Rouen, le monétaire Melgito frappe un calice chargé d’astérisques, A et ω, croix chrismée. A Orléans, le monétaire Sigomnus utilise les mêmes types.

L’ostensoir apparaît un peu plus tard est postérieur au calice.

Ces deux types disparaissent définitivement lors de la réforme carolingienne : on ne les revoit plus dans la production de l’époque féodale.

Êtres vivants

L’usage de représenter des figures entières se perd progressivement. Une monnaie de Théodebert représente l’archange ou victoire. Quelques monétaires montrent des figures entières. Les pièces à double figure sont encore plus rares.

Des animaux apparaissent sporadiquement : un dragon chez Childebert ; un oiseau, peut-être un coq, sur une monnaie de Laon ; un oiseau (aigle ?) avec pour légende circulaire VICTORIA à Ciney. On trouve également des représentations de loups, de chevaux, etc. La représentation d’animaux disparaît elle aussi complètement avec la dynastie carolingienne.

Les noms de saints

Il est difficile de distinguer les mentions de saints de noms de lieux homonymes. Toujours est-il que l’on connaît des monnaies portant l’inscription SZDIONISI (Sancti Dionisii). Au revers de cette dernière pièce, on trouve les lettres AR, pour la ville d’Arles. Aucun lieu-dit connu de l’époque ne porte le nom de Saint-Denis, il s’agiraitt donc bien du saint lui-même. Aucun temple d’Arles n’est consacré à saint Denis, mais une tradition flottait pour attribuer la christianisation de la région à saint Denis ou à saint Trophime. Le successeur de saint Trophime comme évêque d’Arles, saint Regulus, est réputé disciple de saint Denis.

Sous Dagobert, le monétaire Ebregisil frappe des pièces à la croix ancrée avec pour légende : SCI DIONISII MA (Sancti Dionisii moneta), pièce frappée à Catolac, lieu où se développe un culte de saint Denis et qui finit par porter son nom : Saint-Denis.

D’autres exemples existent : des monnaies aux noms de saint Martin, saint Philibert (à Jumièges déjà), saint Paulin de Nole. Dans tous les cas, même lorsqu’il s’agit clairement du saint, celui-ci est associé à un lieu, une église, un monastère.

Inscriptions dans le champ

Les monnaies romaines ne distinguent pas toujours un rondeau (délimité ou non par un grènetis ou un listel) autour du champ. Les lettres s’inscrivent fréquemment de part et d’autre du type central, ou verticalement. Mais il est assez rare que sur les émissions de l’Empire une inscription occupe toute une face, en lieu et place du type iconographique. La propagation de cette pratique est plutôt une innovation récente chez les Francs, qui naît sous les Mérovingiens et devient courante sous la dynastie suivante.

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1 Les principales sources sont restées le Catalogue des monnaies mérovingiennes de Maurice Prou, de 1892, et Jean LAFAURIE, Jacqueline PILET-LEMIÈRE, Monnaies du haut Moyen Âge découvertes en France, ve-viiie siècle, Paris, CNRS Editions, 2003, p. 9-31, ainsi que les quelques éléments dont disposait Joachim Lelewel, La numismatique du Moyen Age considérée sous le rapport du type.

2 Cf. notamment Karl Ferdinand WERNER, Naissance de la noblesse : l’essor des élites politiques en Europe, Paris, Fayard, 1999, 587 p. Passim.

3 M. PROU, Catalogue des monnaies françaises de la Bibliothèque nationale. Les monnaies mérovingiennes, Paris, Rollin et Feuardent, 1892, cxviii-630 p., xxxvi pl.

4 Prou 1892, n° 37 et suiv.

5 PROCOPE, De bello gothico, I, 33. Cité et traduit par M. PROU, Les monnaies mérovingiennes…, p. xxx-xxxi.

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